PARIS, 24 février 2016 (APM) - L'ordre national des chirurgiens-dentistes, la Confédération nationale des syndicats dentaires (CNSD), l'Union des jeunes chirurgiens-dentistes (UJCD-Union dentaire) et la Fédération des syndicats dentaires libéraux (FSDL) expriment depuis la mi-février leur exaspération et alertent les autorités sanitaires face au développement des centres dentaires "low-cost".
Sur leurs sites internet respectifs, à travers plusieurs communiqués et des lettres ouvertes adressées à la ministre des affaires sociales et de la santé, Marisol Touraine, les organisations professionnelles dénoncent des dérives commerciales, une atteinte à l'éthique et pointent la "dangerosité" de ces centres constitués sous la forme d'associations à but non lucratif.
Ces réactions interviennent quelques semaines après la constitution d'un collectif de plus d'un millier de patients s'estimant victimes de nombreux manquements au cours de leur prise en charge au sein des centres regroupés sous l'enseigne Dentexia, association placée en redressement judiciaire fin novembre 2015, dans l'attente d'un repreneur.
"Imposer des options thérapeutiques pour des raisons de rentabilité abuse les patients et pervertit la pratique médicale. Dans notre domaine, cette perversion peut prendre les noms de sur-traitements et de mutilations: une aberration thérapeutique, un scandale médical, un camouflet à l'éthique que l'ordre ne peut accepter", écrit l'ONCD dans une lettre ouverte à Marisol Touraine.
L'ordre reproche à la loi hôpital, patients, santé et territoires (HPST) de 2009 d'avoir "ôté tout contrôle préalable à la création des centres de santé et permis leur accroissement sous forme associative régie par la loi de 1901", aux mains de groupes financiers "dont le profit est le seul objectif", au détriment de patients "laissés pour compte, aux soins suspendus, voire en situation de délabrement, mais ayant payé par avance la totalité des soins à venir".
"Les chirurgiens-dentistes de France n'acceptent plus que l'image de leur profession soit ternie par ces commerces, dont l'unique motivation mercantile et financière transforme les patients en consommateurs, voire en marchandises. Ils accusent certains médias et associations de consommateurs d'avoir fait directement ou indirectement la promotion de ces centres au seul prétexte de coûts toujours plus bas", écrit la CNSD dans un communiqué diffusé lundi.
EIle "entend rappeler à leurs responsabilités les pouvoirs publics qui depuis 30 ans ont complétement désinvesti la médecine bucco-dentaire, encourageant ainsi l'incursion de structures au modèle économique déviant, dangereux pour la santé publique".
Dans une lettre adressée jeudi 18 février à la ministre, l'UJCD-Union dentaire souhaite alerter "sur la situation des patients qui ont été suivis par des centres dits 'low cost', situation qui appelle de votre part une action sans ambiguïté".
Le syndicat rappelle qu'il alerte les tutelles depuis plusieurs années sur les "dérives multiples" constatées au sein de ce type de centres, dont des "sur-traitements conduisant à des mutilations", des "plans de traitement maximalistes établis la plupart du temps par des 'conseillères commerciales'", un paiement d'avance de la totalité des frais et une sélection des patients.
"Faire croire qu'il était possible de délivrer des soins médicaux (ici prothèses et implants) à 'prix cassés' est un véritable danger sanitaire car pour 'boucler le chiffre d'affaire' il faut, soit refuser une partie des patients (enfants et patients à soins non rentables), soit diminuer les coûts entraînant des risques sanitaires par une baisse de la qualité et de la sécurité", s'indigne le président de la FSDL, Patrick Solera, dans un éditorial en ligne sur le site du syndicat consacré à l'affaire Dentexia.
"Des patients mutilés, poussés à réaliser des soins inutiles, payables par avance pour des montants exorbitants, baladés de centres en centres par des praticiens qui disparaissent, se retrouvent désormais à espérer qu'un procès intenté contre les dirigeants de ces structures leur permettra de retrouver un état bucco-dentaire acceptable", ajoute-t-il.
DENTEXIA EN LIGNE DE MIRE
Dans un courrier adressé le mercredi 17 février à Marisol Touraine, quatre patients fondateurs du "Collectif contre Dentexia" dénoncent une "urgence de santé publique de portée nationale" imputable à l'association mise en cause dont les centres affiliés sont basés à Lyon, Vaulx-en-Velin (Rhône), Chalon-sur-Saône, Colombes (Hauts-de-Seine), Paris et Marseille.
"Chirurgiens-dentistes souvent inexpérimentés, au turn-over important, employés en qualité de praticiens salariés échappant aux réglementations en vigueur, gestion opaque des cabinets et de la patientèle, course à la rentabilité à tous les niveaux, système de crédits permettant de facturer des actes non effectués, demandes de paiement par avance, plans de traitement parfois inadéquats, abattage, problèmes de traçabilité et de qualité des matériaux, plannings de rendez-vous surchargés… Est-ce vraiment ainsi que notre pays conçoit l'accès aux soins dentaires pour tous ?", accuse le collectif, qui regroupe plus d'un millier de patients.
Dans la presse, de nombreux patients ont relaté leurs déboires après avoir recouru aux services des centres Dentexia, qui proposaient des prix attractifs en particulier pour les soins prothétiques. Certains patients évoquent des malfaçons voire des dommages médicaux importants.
Des plaintes ont ainsi été déposées auprès des parquets de Paris, Lyon, Aix-en-Provence et Marseille, et le défenseur des droits a été saisi de l'affaire, rapporte le journaliste Guillaume Lamy dans son enquête sur Dentexia, mise en ligne sur le site dédié aux enquêtes journalistiques "Le Lanceur", créé courant février par le site d'information régional Lyon Capitale.
L'association Dentexia ambitionnait lors de sa création en 2011 de mettre "la santé dentaire à la portée de tous" en pratiquant des prix "deux à trois fois inférieurs au marché" sur les soins dont les tarifs ne sont pas opposables (soins prothétiques), est-il indiqué sur le site internet de son président-directeur général et fondateur, l'homme d'affaires Pascal Steichen.
Cible régulière des chirurgiens-dentistes, ce titulaire d'un Master of Business Administration (MBA) âgé de 56 ans, déjà condamné à une interdiction de gérer des sociétés au début des années 2000, avait alimenté la suspicion sur la gestion de Dentexia, avec la liquidation judiciaire prononcée en novembre 2014 de deux sociétés commerciales qui gravitaient autour de l'association et dont Lyon Capitale s'est fait l'écho.
FERMETURE D'UN CENTRE POUR RAISONS SANITAIRES
Le 4 février 2016, la directrice générale de l'agence régionale de santé (ARS) Auvergne-Rhône-Alpes, Véronique Wallon, a décidé la fermeture immédiate et totale du centre Dentexia "Tête d'Or" de Lyon, à la suite d'une inspection destinée à vérifier les pratiques d'hygiène et la sécurité des soins.
"Cette inspection a permis de constater que la sécurité des actes n'était pas garantie et notamment du fait d'une insuffisance de produits de nettoyage et de désinfection, un défaut d'évacuation des déchets de soins, etc.", expliquait l'ARS dans un communiqué, ajoutant avoir mis en demeure le gestionnaire de se mettre en conformité.
Le collectif, qui indique réfléchir à une action de groupe, attend avec inquiétude la décision du tribunal de commerce d'Aix-en-Provence, qui doit se prononcer vendredi sur l'avenir de Dentexia et l'identité de son repreneur, et les conditions de reprise de la patientèle.
Dans sa lettre à la ministre, le collectif réclame aux autorités un remboursement immédiat des patients ayant trop payé, la possibilité de terminer les travaux dans les centres qui auront trouvé un repreneur, l'accompagnement des patients par les conseils départementaux de l'ordre des chirurgiens-dentistes et les ARS dans leurs démarches d'expertise et de recherche de praticiens, un engagement des centres repris à se conformer aux règles de la profession.
Il demandent également un "accès rapide et gratuit de chaque victime à une expertise médico-dentaire", la publication rapide des décrets encadrant l'action de groupe instaurée par la loi de modernisation de notre système de santé, et le remboursement intégral des patients par les sociétés de crédit qui ont permis à Dentexia d'encaisser des règlements.
L'APM n'a pas été en mesure de joindre Pascal Steichen mercredi.
vg/ab/APM polsan
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VG6O31RCU 24/02/2016 18:02 POLSAN - ETABLISSEMENTS










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